17/06/08
Caresser des yeux / Brush stroking

Je ne vous connais pas. Vous vous asseyez devant moi sans un mot, intimidés, fiers pourtants, droits. Vous me regardez dans les yeux et vous me dites sans rien me dire: "je ne te dirais rien de moi". A ce moment là vous êtes souvant confiants et moi j'ai peur. Peur d'être aveugle, peur de ne pas savoir dire vos visages, la beauté que j'y vois toujours et que vous soupçonnez rarement. Peur de ne pas avoir le temps dans ce temps qui vous paraitra si long et me sera bref. Papier blanc sur mes genoux.
Je prends une grande inspiration. Je plonge. En moi d'abord. Pour trouver l'espace calme où les bruits sont perdus, où les paroles n'ont plus de sens, où les mouvements sont ralentis jusqu'à l'arrêt. Quand je l'ai trouvé, quand j'y suis assise, je plonge en vous. Je suis les lignes, je vois les lignes, je vois les ombres et les couleurs des ombres. Je vois vos épaules peu à peu s'alourdir, le sourire posé glisser. Je vois la fragilité derrière l'assurance.
Et je vous connais. je suis les sillons creusés par vos rires et ceux creusés par vos larmes. Je vois les coups de la vie. Je vois les coups du sort. Je vois la douceur qu'il vous a manqué. je reconnais la solitude et la peur et la douleur quand elles sont passées. Vous m'êtes donnés à voir. Je ne sais rien de vous, de vos enfances, de vos langues mystérieuses, de vos dieux… mais je sais tout de vous, de votre humanité, de vos fatigues, de vos vertiges. Et vous devenez de plus en plus beaux. Je veux dire ce qu'il reste de douceur, ce qu'il reste d'espoir, de feu dans vos yeux. Et cette fragilité qui me sert le ventre, ces traces douloureuses, je veux les célébrer.
Mon regard vous embrasse. Mon pinceau vous caresse. Bientôt il danse seul et je peux doucement m'ouvrir à la scène qui m'échappait jusque-là. Je ne respire qu'à peine. Je m'élève, je flotte, je suis au dessus de moi-même, au dessus de nous. Je n'ai plus peur. je me vois assise et je vois ma main bouger. je vous vois. je vois les visages autour de nous, concentrés, curieux, je vois la rue, le mouvement des nuages. Je sens les parfums que le vent transporte.

Le temps n'existe plus. je ne décide plus. Je ne vois plus, je vois à travers. Je ne sens plus mon corps, je sens tout. Je ne vous dessine plus, vous faites partie de moi. Je suis les lignes de vos visages, je suis vos corps fatigués et les couleurs vibrantes de vos colliers. Je vis.
Le moment dure. Le moment passe. Je sais que c'est fini. Je glisse à nouveau dans mon corps. Je baisse les yeux: au bout de mon pinceau, je découvre un dessin. Je vous souris.
I don't know you. You sit down without a word, shy, though proud, straight. You look at me in the eyes and you say without sawing anything: "I won't tell you anything about me". In this instant you are often confident and I am scared. Scared to be blind, scared not to know how to tell your faces, the beauty that I always see in them and that you are rarely aware of. Scared to not have the time in this time that will seem very long to you and will be very short for me. White paper on my knees.

I take a deep breath. I dive. First inside of myself, to find the quiet space where all the noises are lost, where the words don't have anymore meaning, where all actions slow down and come to a stop. When I have found this space, when I am sitting in it, I dive inside of you. I follow the lines, I see the lines, I see the shades and the colors of the shades. I see your shoulders slowly getting heavier, the smile you had put on sliding. I see the frailty behind the confidence.
And I know you. I follow the furrows dug by your laughters and the furrows dug by your tears. I see the strokes of life. I see the tricks of fate. I see the tenderness you have been missing. I see the loneliness and the fear and the pain when they have passed by. You are given to my sight. I don't know anything about you, your childhoods, your mysterious langages, your gods… but I know everything about you, your humanness, your fatigues, your vertigos. And you become more and more beautiful. I want to tell wathever is left of softness, of hope, of fire in your eyes. I want to celebrate this frailty which is tightening my stomach, those painful traces.
My gaze embrasses you. My brush caresses you. Soon it is dancing on its own and I can softly open to the scene which I was not grasping until now. I barely breath. I raise, I float, I am above myself, above us. I am not scared anymore. I see myself sitting down and I see my hand moving. I see you. I see the faces around us, focused and curious. I see the street, the movement of the clouds. I smell the parfums carried by the wind.
Time does not exist anymore. I don't decide anymore. I don't see anymore, I see through. I don't feel my body anymore, I feel everything. I don't draw you anymore, you are part of me. I am the lines of your faces, I am your tired bodies and the vibrant colors of your necklaces. I live.
The moment lasts. The moment passes. I know it is over. I slide back inside of my body. I look down and at the end of my brush, I discover a drawing. I smile to you.

Commentaires / comments (6) >>
Erika filme la foule qui me regarde dessiner à Kathmandu (Patan). Rester concentrée… (merci Erika!) / Erika is filming the crowd watching me drawing in Kathmandu (Patan). Stay focus… (thanks Erika!)








